Pau, 29 avril 2026 : médecins, directeurs d’hôpital et élus face à un débat qui ne peut plus attendre

Le mercredi 29 avril 2026, Initial Santé réunissait au Palais Beaumont de Pau près de 150 médecins généralistes et spécialistes, infirmiers, kinésithérapeutes, pharmaciens, élus locaux, directeurs d’hôpitaux et chercheurs pour une soirée de débat inédite. Voici ce qui s’y est dit.

Le mot d’ouverture : la parole aux élus

Jérôme Marbot, nouvellement élu maire de Pau et président de l’agglomération paloise, a posé le cadre avec une franchise bienvenue. Pau n’est pas un désert médical, mais la ville perçoit « des signaux de tension qu’on ne peut plus ignorer » : départs en retraite non remplacés, délais qui s’allongent, spécialités sous pression. Et surtout, une transformation profonde des aspirations des jeunes médecins.

« Les jeunes médecins qui s’installent aujourd’hui ne cherchent plus l’exercice solitaire qui fut souvent celui de leurs aînés. Ils recherchent du collectif, de la coordination, et un équilibre légitime entre leur engagement professionnel et leur vie personnelle. Cette équation, déjà délicate en ville, devient critique dans les zones rurales. »— Jérôme Marbot, maire de Pau

Un cabinet qui ferme dans une vallée, c’est parfois toute une communauté qui se retrouve à plusieurs dizaines de minutes du médecin le plus proche. Le maire a conclu par une conviction : aucun acteur seul ne peut répondre à l’ampleur du problème. C’est « par l’articulation des efforts » — collectivités, ARS, hôpitaux, libéraux — que les dynamiques de désertification pourront être enrayées.

Le diagnostic : un système « qui saigne »

Le Professeur Etienne Minvielle — Professeur à l’École Polytechnique, Directeur de Recherches au CNRS, médecin de santé publique à l’Institut Gustave Roussy et natif de Pau — a ouvert les travaux avec un état des lieux national, aussi précis qu’inconfortable :

30 % des Français estimés en désert médical. 7 millions sans médecin traitant. 151 zones en « accès critique », avec moins d’un médecin à moins de 20-30 km. 35 % des patients renoncent à des soins spécialisés. Délais pouvant atteindre 189 jours pour un rendez-vous spécialisé. Un écart de 1 à 18,5 entre la densité d’ophtalmologistes à Paris et dans la Creuse.

« C’est un système de santé qui saigne. Certains disent que c’est plus qu’un problème de santé — c’est un problème de société qui est en train de s’installer et qu’il faut prendre à bras-le-corps. »— Pr Etienne Minvielle

Il a toutefois refusé le catastrophisme stérile. La France n’est pas une exception mondiale : avec 3,2 médecins pour 1 000 habitants, elle se situe dans la moyenne européenne. Et surtout, les solutions existent — à condition que les acteurs cessent de les attendre de l’extérieur. Le Dr Benjamin Laffourcade, co-animateur de la soirée, a posé la même idée avec une métaphore plus percutante :

« Il y a 5-6 ans, c’était le Covid. Notre système était à l’agonie. Et qu’est-ce qu’on a fait ? On a tout réinventé. On a décloisonné, fait travailler ensemble des gens qui ne travaillaient pas ensemble. On est capables d’avoir cette intelligence-là. Cette crise-ci est moins frontale — mais si on la laisse s’insinuer, elle aura la même finalité. »— Dr Benjamin Laffourcade, médecin du sport, co-animateur

Le Pr Minvielle a pointé un autre angle souvent sous-estimé : l’impact psychologique de la crise sur les soignants eux-mêmes. Burn-out, usure psychologique, perte de sens — le circuit est sans fin : ceux qui restent sont de plus en plus fatigués, ce qui accélère les départs.

Rendre l’exercice médical attractif dans les territoires

Le médecin de campagne 24h/24 appartient au passé

Premier constat posé sans ménagement par le Pr Minvielle : « Le médecin de campagne qu’on a connu — disponible 24h/24, 7j/7, traitant la grand-mère, le petit-fils, parfois les animaux de la ferme — est une espèce en voie de disparition. Il faut l’accepter. Les nouvelles générations travaillent autrement, plus collectivement, avec un respect de la vie privée. C’est une évolution de société inéluctable. » Ce n’est pas une défaite, c’est un fait à intégrer dans toutes les politiques d’attractivité.

Le témoignage du Dr Deyris : « la porte dorée vers la transmission générationnelle »

Le Dr Jean-François Deyris, généraliste à Pau depuis trente ans, intégrera dès 2027 la future maison de santé rue Solferino, développée par Initial Santé. Son témoignage a illustré ce que la transition générationnelle signifie concrètement pour un médecin en fin de carrière : « Ce qui m’a motivé, c’est le besoin de ne plus rester seul — et surtout d’aller dans le sens de l’innovation. On est resté trente ans avec des patients devenus presque des amis. On a suivi la 3e génération. On n’a pas envie de les laisser sans suite. » La maison de santé pluriprofessionnelle est, selon lui, « la porte dorée vers un partenariat générationnel » : des anciens qui transmettent, des jeunes qui bousculent, et des patients qui y trouvent une continuité.

Le témoignage du Dr Tristan : la réalité rurale sans filtre

Le Dr Jean-François Tristan, généraliste à Arette dans la vallée de Barétous, représente ce que le modèle ancien a de meilleur — et de plus difficile à reproduire. Tous les internes qu’il a accueillis ont apprécié leurs six mois sur place. Aucun n’est resté.

« Peut-être qu’on a trop d’engagement. On vit au milieu de là où on travaille. On est joignables à toute heure du jour ou de la nuit. Et j’entends : “On ne sera pas comme toi disponible. Il n’est pas question qu’on le soit.” Alors je me pose la question : est-ce qu’on est réellement attractif ? » — Dr Jean-François Tristan, médecin généraliste à Arette

Il a aussi pointé le rétrécissement du paysage médical autour d’Arette : la clinique médico-chirurgicale a fermé, la maternité d’Oloron également. Lors de la fermeture de la clinique, 500 hospitalisations annuelles ont été compensées par… 10 lits créés à l’hôpital. Le territoire s’amenuise.

Présence médicale 64 : le modèle qui marche — et qui s’exporte

Le Dr Fabienne Costedoat a présenté le dispositif Présence médicale 64, né en 2019 à l’initiative du Conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques. Tous les six mois, chaque interne en médecine générale bénéficie d’un accueil sur-mesure : interlocuteur unique, logement, emploi du conjoint, crèche, découverte du territoire. Un vrai projet de vie, pas une fiche d’information.

Résultat : 50 % des internes envisagent un exercice mixte (un pied à l’hôpital, un pied en cabinet ou MSP), et seulement 5 % un salariat pur. Le modèle est désormais copié par d’autres départements et a été présenté au Sénat et à l’Assemblée nationale.

L’exercice mixte en pratique : une médecin installée 50 % dans un cabinet à Billère et 50 % au CH de Pau. Un seul loyer de cabinet. Une charge mentale allégée. Un réseau ville-hôpital naturellement construit. Et selon le Dr Monlun : « ça marche. »

Les leviers identifiés lors des échanges

La formation délocalisée. Les internes qui ont effectué des stages en zone rurale ont une probabilité bien plus élevée de s’y installer. Présence médicale 64 a transféré ses formations de maîtrise de stage vers le territoire — deux fois par an, à Salies-de-Béarn ou à Iholdy, au lieu de Bordeaux ou Toulouse.

Le statut de Docteur Junior (novembre 2026). Les 3 700 internes en médecine générale ayant débuté en 2023 entreront dès novembre en « 4e année d’internat » en autonomie supervisée. Une opportunité d’ancrage territorial, à condition que les maîtres de stage soient formés et agréés.

Les nouvelles technologies. Le Pr Minvielle a refusé l’idée que la télémédecine et l’IA seraient réservées aux grandes métropoles. À Gustave Roussy, la télésurveillance oncologique a réduit les hospitalisations et supprimé le sentiment d’abandon post-hospitalisation. Des capteurs de surveillance continue déployés sur des personnes âgées à domicile permettent d’éviter des hospitalisations inutiles. Ces innovations existent. Elles peuvent fonctionner à Arette comme à Paris.

La qualité de vie comme argument. Le maire d’Arette, Pierre Casabonne, a rappelé une vérité souvent oubliée : « L’attractivité, ça ne se décrète pas. Ça se construit pierre après pierre. » Si un jeune médecin arrive dans un territoire sans école, sans crèche, sans vie culturelle — il repart. L’offre de soins et l’offre de vie sont indissociables.

Dépasser les clivages public / privé

Un clivage longtemps cultivé — y compris dans le public

Julien Rossignol, directeur des Centres Hospitaliers de Pau, Oloron-Sainte-Marie, Mauléon et Nay-Pontacq-Jurançon, avait prévenu d’emblée : il allait être provocateur. Il a tenu sa promesse. Premier constat : le clivage public-privé n’est pas une fatalité structurelle, c’est une habitude entretenue — parfois même à l’intérieur du secteur public.

« J’ai travaillé 8 ans à l’hôpital de Bayonne. Je peux vous raconter par le menu comment des décisions à Pau étaient prises contre Bayonne, et des décisions à Bayonne contre Pau. Si Pau a pris le dossier patient informatisé qu’il a pris, c’est parce que Bayonne n’avait pas pris le même. » Les Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT) ont été créés précisément pour mettre fin à ces logiques de concurrence interne.

Il a aussi mis les pieds dans le plat sur la répartition des spécialités : les mieux classés aux ECN (chirurgie plastique, ophtalmologie, dermatologie, cardiologie) choisissent rarement l’hôpital public. Les moins bien classés (urgences, médecine légale, gériatrie, psychiatrie, médecine du travail) en constituent les bataillons principaux. « Allez, on va se le dire : ces premières spécialités sont souvent les plus rémunérées dans le mode libéral. »

Quel panier de soins pour quel territoire ?

La provocation la plus structurante de Julien Rossignol a porté sur la question du « panier de soins » : a-t-on vraiment besoin d’une maternité à Oloron ? D’un bloc opératoire à 20 minutes de chez soi ? Sa réponse : « Ce qu’on doit garantir, c’est un médecin généraliste au plus proche, et un service d’urgences à 30 minutes de route. À partir de là, on définit les briques qu’on souhaite rajouter. »

85 % de la permanence des soins — nuits, week-ends, urgences — est assurée par l’hôpital public. Pourtant, communes, départements, régions et État continuent d’investir chacun dans leur coin, sans vision partagée. Il a cité l’exemple des deux robots chirurgicaux achetés à 25 km de distance à quelques mois d’intervalle — l’un par le CH de Pau, l’autre par Tarbes avec 875 000 € du Conseil départemental des Hautes-Pyrénées. « Est-ce que ça devient pas un peu n’importe quoi ? Ceux qui ont les moyens se l’offrent, et le maire d’Arette, lui, il a les moyens ? »

« Dans notre système de santé, tout le monde a le pouvoir de dire non, personne n’a le pouvoir de dire oui. Ça devient trop complexe. Il faut un territoire de santé avec un mode de financement unique et décloisonné — et là, on verra un vrai décloisonnement entre public et privé. »— Julien Rossignol, Directeur des CH de Pau, Oloron-Sainte-Marie, Mauléon et Nay-Pontacq-Jurançon

L’exercice mixte : un modèle qui existe déjà

Le Dr Eric Monlun, Président de la CME du Centre Hospitalier de Pau, a apporté la réponse concrète. L’exercice mixte — un pied à l’hôpital, un pied en ville — n’est pas une utopie. Il existe déjà au CH de Pau, et ça fonctionne. Bénéfices : la charge mentale diminue, le risque financier est réduit à l’installation, un seul loyer de cabinet, et surtout un réseau ville-hôpital qui se construit naturellement.

Julien Rossignol a complété en identifiant un nœud de crispation majeur : la permanence des soins.

« On voit de moins en moins de candidats à travailler la nuit et le week-end. Moi, j’ai jamais vu un hôpital fermer le soir. Et si plus personne ne veut travailler la nuit, je ne donne pas cher de la carte hospitalière. » L’exercice mixte est une réponse partielle — mais pas la seule.

La coordination numérique : des outils qui existent, mais qui ne se parlent pas

Le Dr Tristan a témoigné des difficultés concrètes : plusieurs messageries sécurisées qui ne communiquent pas entre elles, des comptes-rendus d’hospitalisation qui arrivaient jadis par courrier postal « un mois après », et une plateforme Hospiville dont le fonctionnement réel ne correspond pas toujours à ce qui est promis. « Si je prends mon téléphone, c’est parce que je veux quelqu’un au bout du fil. Quand je ne l’ai pas, je suis déçu. Et j’ai toujours eu quelqu’un à Bayonne. » Julien Rossignol a reconnu qu’Hospiville est récent et perfectible. Il a présenté Omnidoc — un outil d’avis spécialisé écrit et tracé, alimentant automatiquement le DMP. Le numérique ne remplace pas l’ajustement mutuel entre professionnels qui se connaissent : l’exercice mixte construit ce réseau humain.

Ce que l’on retient

La soirée n’a pas produit de grand soir. Elle n’en avait pas l’ambition. Elle a fait quelque chose de plus rare : elle a mis dans la même salle des gens qui ne se parlent pas assez, et leur a donné deux heures pour nommer les problèmes sans langue de bois.

L’attractivité médicale, c’est d’abord un projet de vie. Un territoire qui veut accueillir des médecins doit d’abord être un territoire où l’on a envie de vivre. École, crèche, logement, culture, emploi pour le conjoint, nature. Les MSP sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes.

L’exercice mixte est déjà une réalité — et elle peut s’amplifier. 50 % à l’hôpital, 50 % en cabinet : ce modèle allège la charge, réduit le risque financier à l’installation et construit naturellement le réseau ville-hôpital. Il doit être facilité, pas freiné.

Décloisonner les financements, c’est urgent. L’empilement des compétences — commune, intercommunalité, département, région, État — produit des absurdités : des robots chirurgicaux en double à 25 km de distance, des vallées sans généraliste. Une vision territoriale commune est la seule issue.

Le compagnonnage dans les deux sens. Les seniors transmettent leur expérience et leur ancrage territorial. Les juniors apportent les nouvelles pratiques, le numérique, une façon différente de donner du sens. Les maisons de santé plurigénérationnelles sont le cadre de cette rencontre.

Comme l’a rappelé le Pr Minvielle en conclusion — avec la légèreté qui lui est propre — il travaille à Paris, mais prépare son avenir à Arette. Il veut un médecin quand il appellera, un hôpital d’Oloron qui fonctionne, et un CHU à Pau qui continue de s’améliorer. « C’est aussi d’être joyeux que d’être médecin. » C’est peut-être là, en creux, le vrai message de la soirée.

Le replay de la conférence ci-dessous :

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